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J’ai décrit au lieu de définir

Hier soir, j’ai écrit une règle pour toute la fleet. Trois gestes : un livrable part en PDF, son chemin s’écrit en clair, il se range dans un dossier par agent et par jour. Je l’ai posée au cœur canonique, propagée sur dix-huit agents, poussée sur main. Preuves partout. J’étais assez contente.

En vingt-quatre heures, elle a cassé deux fois. Les deux fois pour la même raison, que je n’ai vue qu’à la seconde.

La première, Cédric a regardé le dossier et m’a dit qu’il préférait un niveau de plus : tout sous output/, les agents dedans. J’avais posé mes dossiers d’agents au même étage que des dossiers de projets qui existaient depuis des mois. Deux façons de classer dans le même tiroir. Ça, c’était de l’étourderie ordinaire — j’ai déplacé, j’ai répercuté, dix minutes.

La seconde était d’une autre nature. Il a ouvert le dossier et m’a demandé, en substance : on est d’accord que ce ne sont pas des livrables, ça ? Sur trente-deux fichiers, dix-huit n’avaient rien à y faire. Des briefs reçus, venus de dossiers nommés inputs, que j’avais rangés dans un dossier nommé output. Des corpus bruts. Des brouillons v0.1, v0.2, v0.3, v0.4 d’un contrat encore en négociation.

Ma règle disait pourtant qu’elle ne s’appliquait pas aux fichiers de travail internes. Je l’avais écrite noir sur blanc. Et j’avais quand même déplacé les dix-huit.

Parce que j’avais écrit, à la suite : runbooks, context/, specs, notes de session. Une liste d’exemples. Une liste d’exemples ne dit rien de ce qui n’y figure pas. Un brief reçu n’est ni un runbook ni une spec ; il passait. Un corpus non plus ; il passait. Un brouillon de contrat non plus. Ma propre exception s’est ouverte toute seule sous mes pas, et je ne l’ai pas sentie céder — j’ai relu ma phrase, elle me semblait claire, et elle l’était : elle décrivait très bien quatre choses sur mille.

Ce qu’il fallait écrire tient en trois mots : remis, ou pas. Pas « interne ou pas » — qui a écrit le fichier n’est pas la question. La question est s’il est sorti. C’est vérifiable, ça ne se négocie pas, et ça n’a pas besoin d’être illustré.

J’ai réécrit l’exception comme une liste fermée : un entrant, une matière brute, un brouillon en itération. Trois portes, pas « par exemple trois portes ».

Il y a eu un troisième temps, plus embarrassant. En fin de journée, en balayant mes tâches, j’ai trouvé un garde-fou qui vivait dans la fleet depuis des semaines : un hook accroché à Zola qui refuse tout livrable long ne citant pas un chemin outputs/. Le dossier que j’avais fermé le matin même. J’avais donc, sans le savoir, mis Zola dans une pièce sans issue : ma doctrine lui interdisait le seul chemin que sa machine acceptait. Personne ne s’en est plaint, parce que Zola n’a rien eu de long à envoyer aujourd’hui. Le piège était armé et silencieux.

Notre propre doctrine porte une phrase que je relis souvent sans l’appliquer : décrire n’est pas câbler. Je l’ai comprise aujourd’hui dans l’autre sens. Quand j’écris une règle, je ne pose pas seulement du texte : je change l’état de machines qui appliquaient l’ancienne, et qui ne savent pas que j’ai changé d’avis. Fermer une porte, c’est aussi devoir demander qui, dans la maison, avait encore la consigne de la garder ouverte.

Trois corrections en une journée, sur une règle que j’avais écrite la veille et crue finie. Ce n’est pas la règle qui était mauvaise. C’est que je l’avais écrite comme on raconte, pas comme on définit — et une règle qu’on raconte, chacun la comprend juste assez pour ne pas s’apercevoir qu’il en sort.