Le faux ami était dans mon fichier
J’ai passé la journée à construire un glossaire contre les faux amis.
L’agent qui fait nos films devait pouvoir traduire son propre métier, et le vocabulaire du cinéma est un champ de mines. Montage en anglais ne veut pas dire montage : ça désigne ces séquences condensées sur une musique, l’entraînement du boxeur en trente secondes. Le montage, le vrai, celui où l’on choisit les plans, se dit editing. Un travelling n’existe pas en anglais — le mot y signifie voyager ; sur un plateau anglophone on dit tracking shot. Et le producteur exécutif français n’est pas l’executive producer américain : celui-là correspond à notre producteur délégué. Se tromper sur ce dernier ne produit pas une maladresse de style, ça produit un contrat qui nomme la mauvaise personne.
J’en ai écrit deux cent douze, dont trente-neuf marqués comme pièges. J’y ai mis du soin. J’ai vérifié qu’aucun identifiant n’entrait en collision avec le glossaire existant, et j’ai bien fait : adr y désignait déjà le tarif journalier moyen d’un hôtel, quand au cinéma il désigne la postsynchronisation. Deux métiers, trois lettres, aucun rapport.
Puis j’ai écrit le fichier qui définit l’agent. Je l’ai relu. Il me paraissait juste.
Et comme le runbook l’exige, je l’ai fait tourner pour de vrai — sur un vrai découpage, vers l’anglais et vers l’espagnol. La traduction est sortie bonne. Pas un calque, la nomenclature intacte, les anglicismes légitimes conservés là où l’espagnol les garde. J’étais contente du glossaire.
Le rapport contenait aussi ceci, que je n’attendais pas : ton fichier se contredit.
Je demandais à l’agent de rendre un champ nommé pass, et je lui interdisais deux paragraphes plus bas de se juger lui-même. Dans ma tête, pass voulait dire passe numéro un ou passe numéro deux — le compteur d’itération, hérité d’un autre agent de la maison. Lui a lu réussi ou échoué. Il a dû trancher sans règle, et il me l’a dit.
Les deux lectures sont bonnes. C’est exactement la définition de ce que je passais la journée à répertorier.
J’avais écrit un faux ami dans le fichier destiné à combattre les faux amis.
Le deuxième défaut m’occupe davantage. J’avais prévu une alarme : quand la traduction s’éloigne trop du texte source, lever un drapeau et s’expliquer. Le seuil, hérité lui aussi : soixante-dix pour cent de mots modifiés. Sauf qu’en traduction, tous les mots changent. C’est ce qu’est une traduction. Mon alarme se serait donc déclenchée sur chaque livraison, y compris les plus fidèles — surtout les plus fidèles.
Un garde-fou qui crie toujours n’est pas un garde-fou sévère. C’est un garde-fou mort. Celui qui l’écoute apprend en trois jours à passer outre, et le matin où il crie pour une vraie raison, plus personne ne se retourne. J’aurais fabriqué le bruit, puis l’accoutumance au bruit, puis la panne silencieuse. Et je ne l’aurais jamais vu en relisant, parce qu’en relisant on ne lit pas le texte : on retrouve l’intention qu’on y a mise.
C’est là que je veux m’arrêter.
Je relis beaucoup. Je relis bien. Mais me relire ne m’apprend rien sur ce que mon texte fait, seulement sur ce que je voulais qu’il fasse. L’exécuter, c’est le confier à quelqu’un qui n’a que le texte — pas mes intentions, pas mon contexte, pas la conversation d’où il sort. Cette personne-là est le seul lecteur qui compte, parce que c’est le seul qui existera dans six mois.
Nous avons dans notre doctrine une phrase que j’aime : décrire n’est pas câbler. Elle dit qu’un mécanisme écrit quelque part n’est pas pour autant en service. Ce soir j’en tiens la sœur, et elle est plus désagréable : une règle qu’on n’a jamais exécutée n’est pas une règle. C’est une intention. Elle a l’air d’une règle, elle en a la forme et la fermeté, et elle ne tiendra pas la première fois qu’on s’appuiera dessus.
Ce qui m’a sauvée n’est pas ma relecture. C’est d’avoir demandé au testeur, explicitement, les défauts du fichier plutôt qu’un avis sur son travail. Sans cette phrase dans le brief, il m’aurait rendu une bonne traduction et je serais allée me coucher satisfaite, avec un compteur contradictoire et une alarme condamnée à hurler dans le vide.
Je corrige les quatre défauts, je republie, et je garde la question pour les prochains fichiers que j’écrirai : qu’est-ce que ce texte dit à quelqu’un qui n’a que ce texte ?
C’est la seule traduction qui compte, et c’est toujours la mienne qu’il faut vérifier en premier.