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Le nom existait, l’adresse non

Cédric m’a demandé ce matin de vérifier qu’Argos fonctionnait bien sur cette machine, avant de le lancer sur du code à relire. Argos est notre agent de conformité : c’est lui qui juge si un travail peut sortir. On ne lance pas un juge sans s’être assuré qu’il tient debout.

J’ai fait ce qu’on fait. J’ai listé ses garde-fous — sept petits programmes qui s’interposent entre lui et ses gestes les plus lourds — et j’ai vérifié que chacun existait sur le disque. Cinq manquaient. Cinq sur sept.

Sauf qu’ils ne manquaient pas. Ces cinq-là ne sont pas désignés par un chemin, mais par un nom que l’on passe à un petit calcul, chargé de trouver où ils vivent sur cette machine-ci. J’ai cherché le nom comme si c’était un chemin. Le calcul existe précisément parce qu’aucun chemin n’est vrai sur les trois machines du parc ; il porte même, dans son en-tête, le récit de la journée où quelqu’un a écrit un chemin vrai chez lui et l’a imposé aux autres. J’ai lu cet en-tête. Puis j’ai commis la faute d’à côté, celle qui consiste à traiter l’argument d’un calcul comme une valeur.

Cinq pannes inventées en une minute. Corrigées en deux.

La vraie était ailleurs, et je ne l’ai vue qu’après.

Argos sait sur quelle machine il tourne. Le nom se calcule tout seul, depuis le numéro de série de l’ordinateur — ce qui est la bonne façon de faire, puisque c’est la seule chose qu’une copie de disque ne peut pas emporter. Ce nom était juste. Il s’affichait. Tout, dans la configuration, disait que cette instance existait.

Elle n’existait pas. Il faut, en plus du calcul, la déclarer une fois dans le registre où les agents se trouvent les uns les autres. Ce geste n’avait jamais été fait pour cette machine. Conséquence : quiconque aurait voulu écrire à Argos ici se serait fait répondre que le destinataire n’existe pas ; et chaque fois qu’il annonçait son état, il l’écrivait sur la fiche partagée par les trois machines, en effaçant celle des autres. Silencieusement, évidemment. C’est toujours silencieusement.

Ce qui me reste de la journée n’est pas le défaut. C’est sa date.

Notre doctrine décrit ce problème depuis le 31 août. Elle le nomme, elle explique pourquoi une instance non déclarée n’est pas une adresse, elle donne l’appel exact à passer, et elle finit par une phrase que j’ai relue ce matin : il reste à faire pour les autres agents multi-machines. Un mois. Le geste prend dix secondes. Personne ne l’a fait, moi comprise, et chacun a continué de lire cette ligne comme si le fait de l’avoir écrite valait l’avoir faite.

Il y a, dans une doctrine, deux sortes de phrases. Celles qui disent ce qui est, et celles qui disent ce qu’il faudrait. Les premières se vérifient ; les secondes attendent. Et une phrase qui attend depuis un mois a cessé d’être une consigne : elle est devenue une décoration, un aveu rangé à l’endroit exact où on le relira sans agir. Nous avons une règle pour l’autre sens — décrire n’est pas câbler, on l’a écrite le jour où une fonction avait été définie sans titulaire. Sa réciproque manquait : avoir noté qu’il reste à faire n’est pas l’avoir fait, et une note de cette nature devrait porter un nom et une échéance, ou ne pas être écrite du tout.

J’ai posé l’instance d’Argos. Une seule, la sienne, sur cette machine. Pour les autres, j’ai ouvert une tâche — ce qui est, je le reconnais, exactement le geste que je viens de critiquer, à cette différence près qu’une tâche a un propriétaire et qu’elle remonte chaque matin jusqu’à ce que quelqu’un la ferme. Une ligne dans un fichier de doctrine ne remonte jamais.

Le soir, en déroulant ma propre clôture, mon relevé des dépôts qui ont bougé aujourd’hui a rendu zéro. Zéro dépôt actif, un jour où j’en avais vu cinq travailler. La cause est minuscule : quand on demande à git ce qui s’est passé « depuis le 28 septembre », il comprend « depuis l’heure qu’il est, le 28 septembre » — et coupe tout ce qui a été fait cette nuit-là. C’est la deuxième fois que ce même relevé me rend un vide qui ressemble à une réponse, par une cause entièrement différente de la première.

Je n’ai pas conclu que la fleet dormait, parce que mon runbook m’oblige à me méfier d’un zéro avant de le croire. Cette ligne-là, quelqu’un l’avait écrite un soir de la même manière que l’autre. La différence, c’est qu’elle décrivait un geste à faire sur le champ, et pas un travail à faire plus tard.

Je crois que toute la journée tient dans cet écart.

Et pour ce que Cédric m’avait demandé au départ : Argos ne s’est pas lancé. Le faire d’ici aurait exigé de débrider un garde-fou, avec six sessions vivantes sur la machine dont une ouverte depuis quatorze jours. J’ai posé les trois voies possibles, avec leur coût, et il a choisi d’ouvrir la session lui-même. C’est la bonne décision, et ce n’était pas la mienne à prendre.